L’Aventure du Mois Molière
(Extraits)

Par François de Mazières

Dix ans d’une belle aventure humaine et l’envie de remercier ceux qui ont permis celle-ci. Voici la raison de ce livre...

Un festival est une alchimie complexe, a fortiori dans les premières années, quand il s’agit d’asseoir sa notoriété. On part avec quelques lignes directrices, des principes auxquels on peut s’accrocher avec énergie dans les moments difficiles. Mais l’expérience montre que l’essentiel se construit aussi au hasard des rencontres humaines.

La France est aujourd’hui pleine de ces belles aventures culturelles. La décentralisation, aidée par un système culturel qui, quoi qu’on en dise, reste l’un des plus riches et les plus denses du monde, a facilité cette éclosion.

À Versailles, nous avons tenté l’aventure en plongeant dans les racines de notre culture, avec l’ardent désir de faire partager cette richesse au plus grand nombre. Célébration du passé et, dans le même temps, accueil de la création. En tant que programmateur, mon souci permanent aura été de mettre en valeur les jeunes troupes, ceux qui ne sont pas encore inscrits dans le système de la subvention publique, qui portent les espoirs de demain. Un véritable devoir dans cette ville qui vit éclore dans les jardins du Château quelques-uns des chefs d’œuvre de Molière et de Lully.

Loin des grosses machines financières dont les motivations dépassent parfois le cadre culturel, le Mois Molière s’est construit d’année en année avec le soutien des collectivités locales et la bonne volonté de bénévoles toujours plus nombreux. Une œuvre collective, où chacun a tenu un rôle, souvent modeste mais toujours nécessaire, sur la scène comme dans les coulisses, témoignant d’une même envie de partage…

Un nom de festival qui dit ce qu’il veut dire

On m’a souvent demandé, au cours des premières années, pourquoi avoir choisi ce nom de « Mois Molière ». Molière fut pour moi une évidence. Se référer à lui permettait à la fois de se plonger dans l’histoire de Versailles et de créer une identité culturelle forte.

Versailles est pour Molière la ville de la consécration, celle où s’affirme son immense renommée, et avec celle-ci une nouvelle forme d’expression théâtrale.

Quand Molière vient jouer à Versailles pour la première fois, en 1663, il est déjà une vedette. Mais c’est en 1664, lors des célèbres fêtes des « Plaisirs de l’Île enchantée », que Molière s’impose comme le principal animateur des divertissements royaux. La troupe est tellement appréciée par le roi qu’elle se voit inviter à Versailles pour douze jours supplémentaires, en octobre.

Selon les annales, entre 1663 et 1672, Molière a donné à Versailles une trentaine de représentations et créé quatre pièces : « l’Impromptu de Versailles » en 1663, « la Princesse d’Elide » et « Tartuffe » en 1664, « Georges Dandin » en 1668. La dernière représentation par Molière lui-même à Versailles aura lieu en 1672 avec « les Femmes savantes ». Après sa mort, la troupe reviendra jouer « le Malade imaginaire » en 1674, « les Femmes savantes » et « Tartuffe » en 1682, mais ce n’est qu’à la fin du règne de Louis XV que la Comédie Française donnera à Versailles « le Misanthrope », les « Précieuses ridicules » et les « Fourberies de Scapin ». Le lien entre Versailles et le plus grand dramaturge français est réel.

Au-delà de ce lien, le choix de ce nom pour notre festival représente une ligne de conduite. Celle de la diversité d’abord : Molière est universel. Autour de lui se rassemblent toutes les formes du spectacle : le théâtre bien sûr, mais aussi la musique et la danse. Choisir Molière comme bannière traduit aussi une volonté de théâtre partagé, s’adressant à tous les publics. Molière, c’est enfin l’envie de s’attacher à un théâtre de répertoire et à cette tradition de la comédie, si précieuse dans une société d’inquiétudes et de doutes.

Si Molière fut une évidence, la référence au Mois fut d’une toute autre nature. Évoquant la possibilité de faire un festival qui durerait un mois entier, je vois passer une vague inquiétude dans les yeux de mes interlocuteurs. Un mois, est-ce raisonnable ? Deux semaines – si ce n’est une – suffiraient… Je m’accroche à mon idée. Cette manifestation ne pourra s’ancrer que si elle dure suffisamment. Le festival ne pourra en outre battre son plein que le week-end, lorsque Francis Perrin se rendra dans sa charrette au milieu des quartiers. Le maire partage mon avis. Mieux encore, pour accréditer cette idée de durée, nous décidons de donner à ce nouveau festival le nom de Mois Molière.

1996-1997 : La charrette des comédiens

...Un an à peine s’est écoulé lorsque, le samedi 1er juin 1996, à 18 heures précises, une charrette s’élance du bas de la rue de la Paroisse, principale artère commerçante du quartier Notre-Dame. Le temps est radieux. Un cheval de trait tire la charrette en bois à grosses roues. Autour de celle-ci, la troupe avance à pied, Francis Perrin en habit d’Arlequin à bandes blanches et oranges, porte-voix à la main, les autres acteurs de la troupe, Jean-Paul Bazziconi, tambour en bandoulière, Idriss, poussant de la voix, Christian de Smet, plus sage. Puis viennent les belles aux robes avantageuses, Ninon Brétécher, Barbara Willar et Christine Reverho, sans oublier la malicieuse soubrette, Séverine Vincent. Angoisse… Non, tout va bien, le public est venu nombreux. La charrette s’ébranle et remonte lentement la rue de la Paroisse. Sur les trottoirs, les passants s’arrêtent, applaudissent. Plusieurs, les bras chargés de paquets, suivent le convoi. La foule grossit.

Première halte sur la place du marché Notre-Dame. La Ville a préparé une estrade. Les élèves de l’école des beaux arts de Versailles ont fabriqué un décor très simple, susceptible de traverser tous les quartiers. Un pommier stylisé, un « œil-de-bœuf » sur pied et une toile figurant une maison avec sa fenêtre, indispensable accessoire pour jouer « la Jalousie du Barbouillé », farce de Molière. Première représentation, premier succès. La sonorisation, conçue à l’économie, reste perfectible, mais le public semble aux anges.

Le spectacle s’achève sous un tonnerre d’applaudissements. À peine le temps d’un sourire pour Francis et la charrette redescend la rue de la Paroisse. Le public, dépliant du Mois Molière à la main, a compris qu’il faut se précipiter pour avoir les bonnes places. C’est en courant que beaucoup d’enfants se rendent devant le parvis de Notre-Dame pour le deuxième spectacle, mis en scène sur le haut des marches de l’église. Les magnifiques pilastres de la façade se voient soudain dotés de figurants aux larges sourires. La magie du spectacle apparaît avec Francis et sa troupe. Galvanisé par ce public enthousiaste, l’acteur en fait des tonnes. Le public parait si heureux qu’une fois la dernière réplique donnée, personne ne veut partir.

Ce bonheur, nous allons le revivre dans chaque quartier, chaque week-end, deux ans durant. En 1997, sur le même principe, Francis Perrin monte le « Médecin volant » et les « Fâcheux ». Par bonheur, la sonorisation s’est améliorée et la plupart des quartiers sont visités.

Tête d’affiche des deux premières éditions, Francis Perrin se retire de la troisième et ne revient sur une charrette qu’en 1999, à l’occasion d’un beau passage de témoin à Jean-Daniel Laval, qui prend alors sa succession à la tête du théâtre. Une manière de dire au revoir au public et de parachever sept années au service de Versailles, mêlant le rire à la gravité des situations humaines.

Trouver l’écrin

Un sujet m’a obsédé durant ces dix années : les lieux de représentation. Un problème simple à résumer : s’il fait beau en juin, le Mois Molière est formidable. S’il pleut, mieux vaut accepter d’être mouillé...

La Grande Écurie ou notre Cour d’Honneur

Tous les amateurs de théâtre ont en tête le mythe de la Cour d’Honneur du Palais des Papes en Avignon. Restons réalistes, rien n’égalera jamais ce lieu sublime et immense (plus de 2000 places) où planent les ombres inspiratrices de Gérard Philippe et de Jean Vilar. Chaque festival aspire néanmoins à avoir un lieu fort, clairement identifié du public.

En 1998, pour la première fois, nous utilisons ce qui va devenir notre petite « Cour du Palais des Papes » à nous. A Versailles, le point de jonction naturelle entre le château et la ville correspond aux Grandes et Petites Écuries. Admirables bâtiments, à la fois complexes et limpides dans leur construction, les deux écuries royales présentent un potentiel économique et culturel exceptionnel. Leur conception même, avec ces cours qui se répondent et leurs nombreux accès, fait penser à un échangeur, un lieu de captation d’énergies…

La reconquête de la colonnade du Trianon

Pourquoi une « reconquête » ? Parce que dans la mémoire des Versaillais, la colonnade fait partie de la vie festivalière. Difficile en effet d’imaginer plus belle scène de théâtre que le péristyle du Grand Trianon. Avec ses grandes colonnes de marbre rose ouvrant sur le jardin, le fond de scène est idéal pour tout spectacle de facture classique. Le pavement en damier noir et blanc, conjugué aux deux ailes sur les côtés de la cour précédant la colonnade, facilite la propagation des voix, créant une acoustique correcte pour des acteurs rodés au plein air.

L’organisation en 1998 d’un spectacle sonore des Fables de la Fontaine, sur la musique de Pierre Henry, est une première tentative de reconquête...

En 2003, je demande à Philippe Caubère s’il accepterait d’y donner son nouveau spectacle, « En hommage à El Nimeno II ». Certains m’interrogent sur ce choix car, je dois le reconnaître, le rapport entre la tauromachie et le Trianon ne saute pas aux yeux. En réalité, c’est le magnifique interprète du rôle de Jean-Baptiste Poquelin dans le film d’Ariane Mnouchkine que je souhaite mettre à l’honneur…

Les Petites Écuries

De l’autre côté de l’avenue de Paris, les Petites Écuries sont une réplique des Grandes avec une différence majeure : le manège comprend une rotonde centrale ouvrant sur trois immenses galeries couvertes. Cette rotonde présente une exceptionnelle harmonie. Le long des trois galeries se trouvent les moulages en plâtre de trois colonnes du Parthénon, répliques grandeur nature des chefs d’œuvre antiques. Magnifiques chevaux, bustes, corps… L’ensemble forme un musée imaginaire, étrange et mystérieux. Un décor naturellement théâtral qui m’a toujours fasciné.

En 2003, Romane Bohringer et Isabelle Carré inaugurent ce nouveau lieu avec leur spectacle « Hugo à deux voix », mis en scène par Nicole Aubry...

Le Potager du Roi et ses fantaisies

Le Potager du Roi est l’un des plus beaux endroits que je connaisse. Vaste terrain aménagé par le génial jardinier du roi Louis XIV, Jean-Baptiste de La Quintinie, le Potager abrite depuis quelques années l’école nationale du paysage. Subtil mélange de parterres d’arbres fruitiers et de fleurs, entrecoupés de murets percés de petits tunnels, il s’agit d’un lieu merveilleux pour flâner et déambuler.

...Stéphanie Tesson y présente pour la première fois ses inédites et très originales « Fantaisies potagères ». Le principe est simple : on demande à des écrivains contemporains un court texte à un ou deux personnages sur le thème des fruits et légumes. Dix-sept écrivains, auteurs à succès ou acteurs bien connus du monde du théâtre, répondent à sa proposition : Jean-Paul Alègre, Bruno Allain, Bernard Avron, Jean-Louis Bauer et Bernadette Le Saché, Anne Bourgeois, Sylvie Chenu, Gilles Costaz, Danielle Dumas, Eugène Durif, Timothée de Fombelle, Eudes Labrusse, Fabrice Melquiot, Jacques Nerson, Jean-Michel Ribes, Anca Visdeï et Catherine Zambon. Une liste impressionnante pour une première tentative, recelant quelques perles comme « La Tomate et le policier », de Ribes, que ma fille de sept ans apprend par coeur. Une tomate, transportée en cageot dans une camionnette, seule survivante d’un accident de la route, raconte son aventure à un inspecteur de police...

Le concept se révèle si heureux que nous décidons de renouveler l’expérience avec les « Fantaisies microcosmiques », autour du thème des insectes (« petit théâtre de bestioles ») puis, en 2005, les « Fantaisies bucoliques », qui s’adressent cette fois aux amateurs de plantes. La trilogie, éditée en trois volumes séparés par l’Avant-Scène Théâtre, constitue les premiers recueils de textes spécialement écrits pour le Mois Molière.

2005 : les spectacles dans les bosquets

...Nous avons choisi le nom de Molière pour notre festival en référence à ses premières années auprès de la Cour, lorsque le génial dramaturge inventait pour le jeune roi des spectacles de plein air. L’histoire garde notamment en mémoire les fêtes des 5, 6 et 7 mai 1664, plus connues sous le nom des « Plaisirs de l’Île enchantée », véritable festival avant la lettre, dont les vedettes n’étaient rien moins que Molière et Lully. Malgré l’ordonnancement royal fastueux, ces journées, rapportées par Félibien, ont laissé un souvenir « jeune », vivant, dont notre festival voudrait s’inspirer.

Je demande donc à la présidente du château de Versailles, l’autorisation d’investir deux bosquets, celui des Rocailles ou « salle de bal », et celui de l’Arc de Triomphe...

Le Mois 2005 s’ouvre ainsi avec « La princesse d’Elide », comédie-ballet créée en 1664 par Molière pour les Plaisirs de l’Île Enchantée, rarement montée en raison de sa complexité. Mis en scène par Jean-Hervé Appéré et interprété par sa troupe « Comédiens et compagnie », venue de la commedia dell’arte, ce spectacle est un authentique bijou.

Je comprends combien il est sage de se fier à des troupes bien rodées quand, au milieu de la première représentation, en fin d’après-midi, un puissant concert de grenouilles se déclenche au fond de la scène. Ces habitantes de la fontaine des rocailles, totalement insensibles au grand talent des acteurs, entament leur chant du crépuscule. Les comédiens improvisent quelques gags supplémentaires que le public adore…

Je ne pourrais finir ce rappel des succès de 2005 au Château sans évoquer le magnifique « Bourgeois Gentilhomme » monté par le Poème Harmonique sous la direction de Vincent Dumestre, spectacle ayant à mes yeux réussi la meilleure reconstitution d’une pièce de Molière selon ce que l’on sait de la diction et de la scénographie baroques.

Décor, costumes, ballets, musiques, interprétation, tout dans ce spectacle est parfaitement maîtrisé et inspiré. Un bijou, qui m’avait été signalé lors de sa première création. Il revient au Château et à son conseiller artistique d’avoir eu l’intelligence de l’inviter à l’Opéra royal pour deux inoubliables représentations, malgré un coût élevé. Là encore, je vois un signe de l’alliance optimale qui se dessine entre le Château et la ville de Versailles dans la programmation du festival, la puissance de l’établissement public lui permettant d’inviter l’excellence dans la catégorie grands spectacles, et nous, ce que nous espérons être l’excellence dans la catégorie « productions légères ».

La comédie s’impose - L’esprit de troupe

Compte tenu de ses moyens limités et de la puissance des lieux d’accueil, le Mois Molière doit d’abord servir de tremplin à de jeunes troupes. Dix ans après nos débuts, je crois plus que jamais à la qualité du renouvellement des jeunes troupes théâtrales ou ensembles musicaux, véritable spécificité française tenant en grande partie à notre système d’intermittence.

Dans la vie de troupe, les joies et les difficultés de la vie d’artiste apparaissent en effet immédiatement dans leur vérité. Il y a l’expérience des autres, l’échange qui rabaisse les ego et, surtout, une capacité d’imagination et de création décuplée…

La commedia dell’arte

J’ai peu à peu pris conscience de l’immense intérêt de la commedia dell’arte pour diffuser le théâtre auprès d’un large public.

Le premier spectacle se réclamant de la commedia invité au Mois est « Scaramouche » en 2002, mis en scène par Carlo Boso… C’est dans cette troupe que je rencontre Antony Magnier et Jean-Hervé Appéré, deux piliers du renouveau de la commedia dell’arte en France, l’un et l’autre devenant rapidement des habitués du Mois Molière avec leurs troupes respectives…

Antony Magnier me propose de créer un nouveau spectacle pour le festival 2003, ce que j’accepte avec enthousiasme. Nous aurons donc la première de la « Princesse folle », pièce écrite et mise en scène par Antony sur un canevas de commedia. Comme tout programmateur, je suis heureux et fier de participer à la création d’un nouveau spectacle, mais en commedia, il faut reconnaître que les spectacles s’apparentent aux bons vins : ils gagnent en qualité en vieillissant. Quelques semaines plus tard, je verrai une « Princesse folle » encore bonifiée au festival d’Avignon. Le spectacle reviendra pour une représentation au Mois 2004, manière de nous réapproprier ses progrès.

Les échanges entre Avignon et Versailles se font de plus en plus fréquents. Le cas de la « Princesse d’Elide », montée par Jean-Hervé Appéré, en atteste…

Cette comédie-ballet, fort peu jouée, fut créée en 1664 dans les jardins du Château. Un projet idéal pour le festival, proche de l’héritage des fêtes des « Plaisirs de l’Île enchantée… Présentée pour la première fois au festival d’Avignon de 2003, la « Princesse d’Elide » arrive parfaitement rodée pour deux représentations au Mois 2004, avant de faire l’ouverture du bosquet des Rocailles en 2005.

La comédie en partage

L’axe de la commedia dell’arte est devenu au fil des années la marque du Mois Molière. À bien y regarder, les cinq principes de la commedia se retrouvent dans les premières farces de Molière. Même dans ses pièces les plus achevées, les subterfuges de cette technique demeurent. Pour moi, il s’agit moins d’aller chercher des troupes se réclamant des techniques de la commedia que de l’esprit de celle-ci. À se fixer excessivement sur l’image de ce que devrait être la commedia traditionnelle, certaines troupes en perdent même leur créativité. Une troupe ne peut éternellement se cantonner à un canevas sans s’appauvrir, la qualité du texte restant fondamentale pour la qualité globale du spectacle.

Au Mois Molière, dans les troupes sélectionnées pour les Grandes Écuries, ce lieu que je voudrais dédié au théâtre populaire de qualité, je cherche avant tout un retour à la simplicité du théâtre de tréteaux : situations bouffonnes, appui de la musique, improvisations ponctuelles avec le public, tous les moyens me paraissent bons pour entrer dans ce dialogue, cette complicité avec le public.

Après des années passées au travail de pure commedia, de nombreuses troupes spécialisées dans la Commedia dell’arte s’attaquent ensuite à de grands textes. La compagnie « Viva la commedia » animée par Anthony Magnier a ainsi monté pour le festival de 2004 « l’Illusion Comique » de Corneille. La compagnie « Comédiens et compagnie » de Jean-Hervé Appéré a pris le parti d’investir le répertoire des pièces de Molière à travers trois de ses pièces. Le théâtre des Asphodèles, troupe de commedia installée à Lyon, a monté son plus beau spectacle autour de la pièce de Carlo Goldoni, « Arlequin, valet des deux maîtres ». La troupe animée par Vincent Viotti, autre habitué du Mois, a enfin monté dans les Grandes Écuries en 2002 « les Plaideurs », comédie de Racine, puis, en 2005, une magnifique « Veuve rusée » de Goldoni.

...Comme Jean-Daniel Laval et ses comédiens de la Reine, ces troupes agissent plus qu’elles ne parlent. Toutes ont à leur actif des actions envers les écoles, souvent les plus difficiles. Toutes savent ouvrir les horizons de milieux défavorisés grâce à la magie du théâtre. À nous de les encourager pour mieux profiter de leurs talents.

L’avenir : pourquoi ne pas revenir à la création de comédies contemporaines ?


Le Mois Molière a toujours été, dans mon esprit, une fusée à plusieurs étages. Il fallait d’abord lancer le festival en créant un public et une envie : ce fut le temps de Francis Perrin. Puis creuser le sillon, en ancrant profondément ce goût pour un théâtre de textes s’appuyant sur le grand répertoire français et étranger. Nous avons également commencé à essaimer avec de nombreux spectacles créés à Versailles, qui tournent aujourd’hui dans d’autres festivals. Il nous reste à renforcer notre œuvre de promotion des nouveaux textes.

Cet axe de la création, nous l’avons initié avec le cycle organisé depuis cinq ans par Stéphanie Tesson dans la Galerie des Ambassadeurs de la Bibliothèque municipale, puis au Potager du Roi. Mais il ne s’agissait encore que de textes courts. Une étape reste à franchir, le Mois doit occasionner la création de nouvelles comédies.

...Pour nous, à l’ombre de Molière et de ce millénaire naissant qui se complaît dans la sinistrose, l’envie est de recouvrer le rire. Un rire pas seulement facile, un rire qui met à nu les comportements et les vices de l’époque, qui dissèque les travers des hommes pour les aimer encore. Un rire à la Molière.

Rien n’est plus gratifiant que la découverte de nouveaux talents. Parce que notre objectif prioritaire concerne ces troupes en devenir, des liens très forts se sont développés avec certaines d’entre elles.

Quel positionnement pour le Mois Molière ?

En matière de culture, la recette miracle n’existe pas. Ce qui peut se révéler formidable dans une ville ne fonctionnera pas dans une autre s’il ne s’adapte pas à la réalité locale. Le Mois Molière, tel qu’il vit aujourd’hui, est fonction des réalités versaillaises et du dévouement des bénévoles.

Si l’on veut que la culture rayonne, mieux vaut commencer par ce travail d’analyse de terrain, ce repérage des potentiels spécifiques à un territoire pour en faire le fer de lance d’une stratégie. Il faut aussi connaître son public, pour mieux le séduire et lui donner à penser.

La clef de la réussite de tous les festivals qui fleurissent actuellement en France tient à ce premier travail en profondeur, qui consiste à ne pas plaquer un événement, mais à répondre à une demande en lui donnant une nouvelle ambition…

Le Mois Molière n’a pas l’ambition d’égaler le niveau des grandes machines culturelles. La région parisienne est déjà très bien pourvue en structures théâtrales de grande taille et de qualité financées par l’État, les villes ou des capitaux privés… Il serait vain et dangereux de prétendre réaliser les mêmes productions au Mois. La mission du festival se situe clairement dans la diffusion et la sensibilisation susceptibles de développer la curiosité pour le théâtre, orientée ensuite vers la programmation des institutions permanentes, à commencer par celle du théâtre Montansier.

L’autre élément déterminant de notre positionnement réside dans la place donnée aux familles. Au lieu de désespérer de voir le public du théâtre diminuer, commençons par nous interroger sur les causes de ce déclin… L’expérience, très jeune, du théâtre est essentielle. En matière artistique comme pour les langues vivantes, plus tôt on commence, plus forte est l’imprégnation pour le reste de l’existence.

Ponctuellement, le festival efface ces difficultés en permettant à tous d’accéder gratuitement à de nombreux spectacles, sans réservation...

Le mariage de la création et du répertoire est enfin primordial. Les collectivités locales ont aujourd’hui une véritable mission, celle de donner aux habitants l’occasion de se frotter l’esprit à ce qui fonde leur identité culturelle, tout en favorisant la création…

Le Mois Molière s’inscrit clairement dans cette démarche, dans cette difficile tentative de jonction du présent et du passé. L’accent mis sur les jeunes troupes et la volonté d’aider à la création de nouveaux spectacles répondent à cette obligation de soutenir la création, tout en accordant une large place aux grandes œuvres du répertoire.

L’effet retour de la logique de la gratuité

Ce qui plombe généralement les festivals et autres organisations culturelles est le poids excessif des frais indirects. Organiser une billetterie coûte cher : non seulement elle nécessite des caissiers, mais elle impose en plus une organisation lourde, avec une centrale de réservation des spectacles.

Pour contourner ces coûts, nous avons privilégié la gratuité des spectacles offerts dans les Grandes Écuries et dans les quartiers… À l’inverse, le public doit en admettre les contraintes : l’annulation en cas d’intempéries trop fortes, les éventuelles files d’attente et manques de places, le fait que ces spectacles ne présenteront jamais de vedettes médiatiques, trop chères. D’autres spectacles, plus lourds en termes de montage financier, continuent à être payants, notamment ceux donnés dans des lieux fermés et exceptionnels comme le château.

Au-delà de cette raison de fond, on peut affirmer avec une certaine jubilation que l’économie se conjugue parfois avec l’ambition démocratique. Les Anglais, avec la gratuité de leurs grands musées publics, l’ont parfaitement compris. À Londres, le visiteur peut voir quelques uns des plus beaux musées du monde sans avoir à sortir le moindre argent. Il en découle une formidable fluidité dans l’accès à ces hauts lieux de culture, qui stupéfie et rend jaloux les Français. Moralité : les galeries d’art londoniennes sont pleines et la diversité sociale du public n’y est pas un vain mot.

La Maison du Mois Molière

La salle du Carré à la Farine, située sur le marché Notre Dame, est depuis 2001 le carrefour du Mois. Jusqu’à cette date, nous n’avions pas de lieu dédié à l’information du public. Nous bricolions, nous appuyant notamment sur le standard de la mairie. Avec la multiplication du nombre de spectacles du Mois, la situation devenait intenable…

Avec une inaltérable bonne humeur, Marie-José Danés organise aujourd’hui son petit monde devenu grand, puisque aujourd’hui son équipe compte plus de quarante personnes. Je suis sûr qu’à présent beaucoup de festivals lourdement dotés nous envient la qualité de notre Maison du Mois. L’ambiance y est chaleureuse, quasi familiale, même si, à certaines heures, les bénévoles sont tellement occupés à la réservation des places qu’ils n’ont guère le loisir de vous offrir un café.

Les bénévoles à l’accueil des spectacles

Le premier rôle des bénévoles est d’accueillir les spectateurs sur les lieux de spectacle. La charge n’est a priori pas désagréable. En réalité, cette mission comporte parfois certains désagréments, notamment lorsque, devant les grilles de la Grande Ecurie, il faut expliquer au public qu’il n’y a plus de places…

Enfin, quelle ville peut se flatter du fait qu’une quinzaine de conseillers municipaux sont d’actifs bénévoles de son festival ?

Les commerçants, acteurs d’un mois

À Versailles, on se doit de connaître l’Union versaillaise du commerce. Outre la défense des intérêts de la profession, l’UVCIA coordonne de nombreuses animations. Dès la première édition du Mois, les présidents des associations de quartiers de commerçants furent étroitement associés au festival…

Chaque année, pendant un week-end, les présidents de quartiers louent de somptueux costumes du XVIIe siècle et participent à une parade ou à un spectacle en tant que « Cour de Louis XIV». Il y a toujours un Roi Soleil, tout d’or vêtu, rôle qui échoit à tour de rôle…

Tous ont aidé le Mois en répartissant les affiches et les tracts ou en accueillant les troupes. Avec eux, le festival a pu irradier la ville. Grands travailleurs, habitués à de lourds horaires, tous ces patrons savent la valeur des moments de détente et portent une affection particulière à leur ville. Habitués à organiser les festivités de quartier avec peu de moyens, ils montrent un grand sens de la débrouillardise.

Les piliers des quartiers et les pique-niques spectacles

...Par chance, Versailles regorge d’espaces scéniques. La cour du Baillage, proche du quartier des antiquaires dans le quartier Notre-Dame, est un véritable écrin pour de petits spectacles. Chaque lieu a son histoire.

La fontaine des Nouettes, à Porchefontaine, est un lieu mythique de Versailles. Beaucoup de spectacles champêtres y avaient été organisés par le passé.

Le mélange de spectacles et de convivialité s’est renforcé au fil des éditions. En 2004, un nouveau pas est franchi en associant, les dimanches, un pique-nique et un spectacle dans un quartier défini. Le public est invité à apporter son casse-croûte, le spectacle commence vers quinze heures. Le lieu choisi est toujours particulièrement agréable. Au quartier Saint Louis, le Parc Balbi, non loin du Potager du Roi, la Maison des Musiciens Italiens dans le quartier de Montreuil, le square Jeanne d’Arc dans le quartier Glatigny, la fontaine des Nouettes, quartier de Porchefontaine et le square Bonne Aventure, quartier de Jussieu. Ce dernier, entouré des hauts immeubles HLM, voit débarquer lors d’un dimanche caniculaire la troupe des Comédiens & Cie, qui joue le « Mariage Forcé ». Sous les lourds costumes et masques traditionnels de la commedia dell’arte, les comédiens ruissellent mais ne cachent pas leur bonheur de jouer cette farce de Molière devant un public moins habitué au théâtre mais néanmoins affluent.

Tableau final...

Si Versailles appartient aujourd’hui au club très choisi des cités de renommée mondiale, ce n’est pas par son nombre, un peu moins de 90 000 habitants, encore moins par un site naturel d’exception. À la moindre pluie d’envergure, nos anciens marais se rappellent à notre mauvais souvenir. Non, Versailles doit sa gloire à la splendeur de son château, au superbe urbanisme imaginé en miroir de sa beauté et à cette capacité d’incarner une certaine image de l’excellence française…

Parler vraiment de Versailles, c’est s’intéresser à cette foule de portraits de gens engagés, à ces aventures professionnelles et associatives originales, à ces quartiers qui ne sont pas uniformément militaires et qui ont tous une âme, des combats à mener. Le Mois Molière est né pour mettre en avant ces richesses, pour dire que notre ville n’est pas seulement héritière, mais aussi moteur pour la construction de notre avenir…

Dans dix ans nous réécrirons, je l’espère, d’autres pages sur le Mois. On ne sait pas encore ce qu’il sera devenu mais une chose est sûre. Il y aura toujours à Versailles un magnifique public.